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Écologie

Extinction des abeilles: un patrimoine mondial en danger.


Le 16 Décembre 2015
   



Domestiqués depuis l'Antiquité égyptienne, ces petits insectes nous rendent d'incalculables services. Bien sûr, les abeilles produisent le miel, mais surtout, elles assurent la reproduction des plantes. Or depuis une trentaine d'années, les colonies s'effondrent par milliers. Comment stopper l'hécatombe ? Enquête.

Posée en équilibre entre des lianes, une fine silhouette tient un panier à la main. Autour d'elle, bourdonnent des abeilles. La grotte de l'Araignée, à Bicorp, en Espagne, recèle la plus ancienne représentation d'un être humain récoltant du miel dans une colonie sauvage, il y a plus de 6 000 ans. Une trace précieuse, qui témoigne de la longue histoire des abeilles et des hommes. Deux millénaires plus tard, fut inventée la ruche, comme en atteste un basrelief découvert à Abou Gorâb, en Basse-Egypte. Là-bas, les archéologues ont aussi mis au jour des poteries ovoïdes, constituées de roseaux et de terre séchée, qui servaient à conserver le délice sucré : les scribes consignaient le nombre de ces jarres remises comme impôt au pharaon. Puis, au milieu du XIXe siècle, l'invention des cadres mobiles (sortes de tiroirs qu'on glisse dans une caisse et qui guident les abeilles dans la production des rayons de cire) permit de "visiter" la ruche et d'extraire le miel sans détruire la savante construction alvéolaire...

Aujourd'hui dans le monde, ils sont officiellement sept millions (seuls sont recensés les adhérents à une association) à récolter, dans quatre-vingts millions de ruches - un chiffre croissant selon la FAO -, le produit d'"Apis mellifera", l'abeille domestique. Mais, depuis une trentaine d'années, l'inquiétude règne. Les colonies sur lesquelles ils veillent, surtout en Europe et aux Etats-Unis, s'effondrent par milliers. Sur le Vieux Continent, les taux de mortalité atteignent 30 % par an (contre 10 à 15 % en temps normal). Certains professionnels ont même perdu la quasi-totalité de leurs essaims. Autre constat alarmant : dans un rapport de mars dernier, l'Union internationale pour la conservation de la nature a estimé que près de 10 % des 2 000 espèces sauvages d'Europe risquent l'extinction. Les scientifiques se sont donc penchés sur cette hécatombe. Après plusieurs décennies de brouillard, des explications se dessinent enfin. Et l'espoir renaît.

A quoi ressembleraient nos paysages si les abeilles n'existaient plus ? Probablement à un désert monochrome. L'humanité leur doit en effet l'un des plus grands services rendus à l'environnement et à l'agriculture : la pollinisation. Les 20 000 espèces sauvages d'abeilles dans le monde, dont le millier que l'on trouve en France, se chargent, en butinant, de transporter le pollen nécessaire à la reproduction des plantes. Certes, le vent, les chauves-souris ou les colibris remplissent aussi cette mission. Mais 80% des cultures de la planète dépendent avant tout d'insectes (outre l'abeille, il y a le bourdon, le papillon, le syrphe, le xylocope...). Leurs bons offices ont été évalués en 2008 par une équipe issue, entre autres, de l'Institut national de la recherche agronomique (Inra) à 153 milliards d'euros annuels, soit plus de 9 % de la valeur de la production alimentaire mondiale. Sans les abeilles, les hommes seraient obligés de renoncer à la plupart des fruits et des légumes, au café et au cacao, et devraient se contenter de manger des céréales... Ce n'est pas de la science-fiction. Dans plusieurs provinces de Chine, au début du printemps, des armadas de travailleurs journaliers sont déjà obligées de polliniser les vergers à la main. Aux Etats-Unis, pour compenser le manque d'abeilles, les producteurs d'amandiers de Californie font appel aux apiculteurs de tout le pays : 1,6 million de ruches, louées chacune une centaine d'euros le mois, débarquent chaque année en semi-remorques dans la vallée de San Joaquin. Et en Europe, les chercheurs ont calculé qu'il faudrait d'ores et déjà se procurer treize millions de colonies supplémentaires d'"Apis mellifera" pour assurer correctement la pollinisation des cultures... Et si le plus simple était de sauver le "soldat abeille" ?

En mai dernier, le docteur Jean-Marc Bonmatin affirmait devant la Commission développement durable de l'Assemblée nationale : "Si vous voulez sauver les abeilles, il va falloir arrêter d'empoisonner nos campagnes." Ce toxicologue, chercheur au CNRS, est le vice-président du Groupe de travail sur les pesticides systémiques (TFSP, pour Task Force on Systemic Pesticides). Formé de cinquante scientifiques internationaux, celui-ci a épluché pendant cinq ans l'intégralité des études réalisées sur une famille de pesticides appelés néonicotinoïdes. Les conclusions sont accablantes. Une dizaine de ces molécules utilisées dans plus d'un tiers des produits phytosanitaires vendus sur la planète depuis vingt-cinq ans sont mortelles pour les abeilles. L'imidaclopride, l'un des quatre néonicotinoïdes présents sur le marché français, introduit en 1994, se révèle 7 300 fois plus toxique pour les butineuses que ne l'était le pourtant très décrié DDT. Utilisées en enrobage de semences (c'est-à-dire en enveloppant la graine avec le pesticide) avant la plantation, ces substances pénètrent au coeur du végétal lors de sa croissance, ainsi que dans les sols, puis dans les eaux de ruissellement. En attaquant le système nerveux des abeilles par l'intermédiaire du pollen et du nectar, elles provoquent des hécatombes. "Ces produits perturbent toute la biologie de l'individu exposé, notamment des fonctions vitales comme la reproduction et l'orientation", explique le docteur Bonmatin.



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